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Vladimir Polevoï, le chef du K.G.B. rattrapa le numéro un soviétique et ses gardes du corps devant le mur du Kremlin. Ils longeaient les dalles marquant les tombes des héros de l’Union soviétique. Le temps était exceptionnellement doux et Antonov tenait son manteau sur son bras.
« Vous profitez de cette journée estivale ? » lança Polevoï sur le ton de la conversation.
Antonov se retourna. Il était jeune pour un dirigeant russe, soixante-deux ans, et il marchait d’un pas alerte.
« Il fait trop beau pour rester enfermé », dit-il simplement.
Ils se promenèrent quelques instants en silence. Antonov s’arrêta devant le tombeau presque anonyme de Staline.
« Vous l’avez connu ? demanda-t-il.
— Non, répondit Polevoï. J’étais trop bas dans l’échelle du parti pour qu’il me remarque. »
Le visage d’Antonov s’assombrit et il lâcha d’une voix tendue :
« Vous avez eu de la chance. »
Puis il repartit, s’épongeant la nuque avec un mouchoir.
Polevoï, constatant qu’il n’était pas d’humeur à bavarder, alla droit au but :
« L’opération Huckleberry Finn pourrait être retardée.
— Ce ne serait pas un mal.
— L’un de nos agents de New York chargé de la sécurité de notre personnel des Nations Unies est porté manquant.
— En quoi cela concerne Huckleberry Finn ?
— Il a disparu avec le docteur Lugovoy.
— Aurait-il pu passer à l’ennemi ?
— Je ne crois pas. »
Antonov s’immobilisa et dévisagea durement son subordonné :
« Ce serait un véritable désastre s’il trahissait au profit des Américains.
— Je me porte personnellement garant de Paul Souvorov, affirma le chef du K.G.B.
— Ce nom m’est familier.
— C’est le fils de Victor Souvorov, le spécialiste de l’agriculture. »
Antonov parut rassuré.
« Victor est un membre dévoué du parti communiste.
— Son fils aussi, Il pécherait plutôt par excès de zèle.
— D’après vous, qu’est-ce qui a pu lui arriver ?
— Je soupçonne qu’il a réussi à se faire passer pour l’un des membres de l’équipe de Lugovoy et qu’il a été emmené avec les autres hommes de Mme Bougainville.
— Nous avons donc un agent de la Sécurité dans la place. *
— Ce n’est qu’une supposition. Je n’ai pas de preuves.
— Savait-il quelque chose ?
— Non, il ignorait tout, répondit Polevoï, catégorique. Son intervention dans cette affaire est purement accidentelle.
— C’était une erreur de faire suivre le docteur Lugovoy.
— Le F.B.I. ne lâche pas d’une semelle nos délégués aux Nations Unies. Si nous avions laissé le docteur Lugovoy et son équipe de psychologues se balader dans New York sans escorte, les Américains auraient flairé quelque chose.
— Ainsi ils nous surveillent, quand nous surveillons les nôtres !
— Au cours de ces sept derniers mois, trois de nos concitoyens ont demandé l’asile politique. On n’est jamais trop prudent. »
Antonov leva la main :
« Je me rends à vos arguments.
— Si Souvorov est bien avec les autres, il tentera sans doute d’entrer en contact avec nous et de découvrir l’emplacement exact du laboratoire.
— Oui, mais si dans son ignorance, il commet un impair, nous ne savons pas comment la Bougainville pourrait réagir.
— Elle chercherait à augmenter la mise.
— Ou plus grave, à vendre le Président et les autres aux plus offrants.
— Je ne crois pas, fit le chef du K.G.B. Sans le docteur Lugovoy, le projet est impossible à réaliser. »
Le numéro un soviétique eut un mince sourire :
« Pardonnez ma nature prudente, camarade Polevoï, mais j’ai tendance à voir tout en noir. De cette façon, je suis rarement pris par surprise.
— L’expérience de Lugovoy doit s’achever dans trois jours. Il serait temps que nous pensions au paiement.
— Que proposez-vous ?
— De ne pas la payer, bien sûr.
— Et comment ?
— Il y a plusieurs solutions. Par exemple, de remplacer les lingots par du plomb ou de l’or de moindre qualité dès que son représentant les aura examinés.
— La vieille sorcière ne s’y laissera pas prendre.
— Nous devons quand même essayer.
— Comment doit s’effectuer le transfert ? demanda Antonov.
— Un cargo des Bougainville se trouve déjà à Odessa, prêt à charger l’or à son bord.
— Dans ce cas, nous allons faire quelque chose qui va la surprendre.
— C’est-à-dire ?
— Tenir nos engagements, déclara lentement Antonov.
— Payer, vous voulez dire ? s’exclama Polevoï, incrédule.
— Jusqu’à la dernière once. »
Le chef du K.G.B. était abasourdi.
« Excusez-moi, camarade Président, mais j’avais cru comprendre...
— J’ai changé d’avis, le coupa sèchement Antonov. J’ai une meilleure solution. »
Polevoï attendit quelques instants en silence, mais il était clair que le numéro un soviétique n’était pas disposé à se confier à lui. Il s’immobilisa.
Entouré de ses gardes du corps, Antonov s’éloigna, l’esprit maintenant occupé à d’autres affaires.
Souvorov alluma sa lampe de chevet et regarda l’heure. 4 h 4. Pas mal, se félicita-t-il. Il avait programmé son esprit pour se réveiller à quatre heures. Il n’avait que quelques petites minutes de retard.
Etouffant un bâillement, il enfila une chemise et un pantalon puis, pieds nus, alla dans la salle de bain s’asperger la figure à l’eau froide avant de traverser la chambre et d’entrouvrir la porte.
Le couloir brillamment éclairé était désert. A l’exception des deux psychologues qui surveillaient les écrans de contrôle, tout le monde dormait. Il commença par prendre les mesures des lieux, notant les résultats dans son carnet. L’ensemble faisait 50,4 mètres de long sur 9,9 mètres de large. Quant au plafond, il avait près de 3 mètres de hauteur.
Il arriva devant la pièce servant de pharmacie et ouvrit doucement la porte. Elle n’était jamais verrouillée car Lugovoy n’avait aucune raison de craindre un vol. Il entra, referma derrière lui et alluma. Il trouva presque tout de suite les flacons de solutions sédatives. Il les aligna sur la paillasse et aspira leur contenu à l’aide d’une seringue, la vidant ensuite dans l’évier. Puis il remplit les flacons avec de l’eau et les remit soigneusement sur l’étagère.
Il regagna sa chambre sans être vu et se glissa à nouveau dans son lit.
Il était content de lui. Personne ne le soupçonnait. Il n’avait plus qu’à attendre le moment favorable.